PARIS — Ils sont là avant même que les discours commencent.
Des visages.
Alignés au Trocadéro, à quelques centaines de mètres de la tour Eiffel, les portraits imposent une présence silencieuse au milieu des drapeaux, des conversations et des passants. Derrière chaque photographie se trouve une histoire que le rassemblement du 12 septembre 2026 veut empêcher de disparaître.
Pendant deux heures, Paris devient le lieu d’une rencontre entre les absents et les vivants.
Les premiers sont représentés par leurs photographies.
Les seconds prennent le micro.
Et entre eux circule une même demande : que la mort ne soit pas oubliée, que ceux qui sont encore emprisonnés puissent retrouver leur liberté et que l’avenir ne soit pas condamné à reproduire le passé.
Des centaines de regards au cœur de Paris
La scène attire naturellement l’attention.
Mais quelques mètres plus loin, ce sont les portraits qui racontent une autre histoire.
Selon les organisateurs, l’exposition présentée au Trocadéro réunissait notamment des photographies de victimes du soulèvement iranien de 2022, de personnes arrêtées lors des protestations de 2026 puis exécutées, ainsi que de membres ou sympathisants de l’Organisation des Moudjahidine du peuple d’Iran.
Cette dernière présence rappelle que l’exposition s’inscrit également dans l’histoire et le positionnement d’organisations particulières de l’opposition iranienne. Elle ne peut donc être considérée comme une représentation exhaustive de toutes les victimes ou de toutes les sensibilités politiques iraniennes.
Mais indépendamment de cette dimension politique, l’effet humain des photographies demeure.
Un nombre peut être lu puis oublié.
Un visage oblige à regarder.
Jina Mahsa Amini, quatre ans après
Au commencement de cette histoire récente se trouve le nom de Jina Mahsa Amini.
La jeune femme kurde iranienne avait 22 ans lorsqu’elle est morte en détention en septembre 2022 après son arrestation par la police des mœurs chargée de faire respecter les règles discriminatoires sur le voile obligatoire.
Sa mort déclenche alors un mouvement qui dépasse rapidement son histoire personnelle.
Des femmes retirent leur voile.
Des étudiants manifestent.
Des hommes rejoignent les protestations.
Le slogan « Femme, Vie, Liberté » traverse les villes iraniennes avant de franchir les frontières.
Quatre ans plus tard, Amnesty International affirme, à l’issue de plusieurs années d’enquête, que les autorités iraniennes ont commis des crimes contre l’humanité dans leur répression du mouvement de 2022, notamment des meurtres, actes de torture, viols et autres violences sexuelles, disparitions forcées, emprisonnements et persécutions. L’organisation décrit également des dizaines de milliers d’arrestations arbitraires.
Au Trocadéro, Jina Mahsa Amini appartient désormais à la mémoire.
Mais les revendications auxquelles son nom reste associé appartiennent toujours au présent.
Quand les familles restent après les morts
Les portraits racontent aussi ce que les bilans ne montrent pas.
Lorsqu’une personne meurt, une famille demeure.
Des parents.
Des frères et des sœurs.
Des amis.
Des souvenirs.
Et parfois une demande de vérité qui dure des années.
Amnesty International rapporte que les familles endeuillées de personnes tuées pendant le soulèvement de 2022 ont elles-mêmes subi des persécutions lorsqu’elles cherchaient vérité et justice. Son enquête décrit un système dans lequel survivants et proches peuvent être confrontés à des pressions alors même qu’ils tentent d’établir ce qui est arrivé.
C’est ici que le mot justice cesse d’être abstrait.
Il ne concerne plus seulement les tribunaux ou les institutions internationales.
Il devient une affaire familiale.
Savoir.
Nommer.
Reconnaître.
Établir les responsabilités.
Les femmes, au centre d’un basculement
Le soulèvement de 2022 a également profondément modifié la visibilité internationale des femmes iraniennes.
Amnesty International rappelle que femmes et jeunes filles ont occupé une place centrale dans les manifestations, en contestant notamment les lois discriminatoires et le voile obligatoire. Les images de femmes manifestant sans voile ont circulé bien au-delà de l’Iran.
Mais réduire cette mobilisation au seul vêtement serait manquer ce qu’elle exprimait.
Derrière le voile apparaissaient d’autres questions : la dignité, l’égalité, la liberté individuelle, la possibilité de choisir sa propre vie.
Le mot liberté change alors de dimension.
Il ne désigne plus seulement la possibilité de manifester.
Il touche à la vie quotidienne.
Ceux qui sont encore en prison
À côté des morts existe une autre réalité : celle de ceux qui sont toujours vivants mais privés de liberté.
Le rassemblement parisien demandait notamment l’arrêt des exécutions et la libération des prisonniers politiques.
Ces revendications appartiennent au présent.
Elles empêchent la commémoration du 12 septembre de devenir uniquement une cérémonie consacrée à 2022.
Le passé revient constamment vers aujourd’hui.
Un portrait rappelle un mort.
Le nom d’un prisonnier rappelle qu’une autre histoire peut encore changer.
Et c’est peut-être là que le mot « stop » prend sa dimension la plus humaine : lorsqu’une personne est encore vivante, le temps compte.
Une nouvelle génération prend le micro
Puis viennent les jeunes.
Au cours du rassemblement, Pegah et Mohsen Pouyanmehr sont intervenus, selon les organisateurs, au nom d’un groupe de jeunes. Leur présence mettait en avant le rôle attribué à la nouvelle génération dans les mouvements de protestation et dans les revendications de liberté.
Cette séquence change la perspective.
Les portraits regardent vers ce qui a été perdu.
Les jeunes regardent vers ce qui pourrait encore être construit.
Entre les deux se trouve une génération qui a grandi avec les images de manifestations, de répression, d’arrestations et d’exécutions, mais aussi avec celles de femmes défiant publiquement les interdictions et de foules réclamant des changements.
La jeunesse devient ainsi le passage entre mémoire et avenir.
Parler à Paris lorsque d’autres ne peuvent plus parler
Pourquoi manifester à Paris pour ce qui se passe en Iran ?
Parce qu’une diaspora possède une particularité : la distance peut devenir un espace de parole.
Ce qui est difficile ou dangereux à exprimer dans un pays peut être dit publiquement ailleurs.
Le Trocadéro offre cette visibilité.
Les touristes passent.
Des Parisiens s’arrêtent.
Les drapeaux attirent le regard.
Les discours traversent la place.
Et derrière la scène apparaît la tour Eiffel, donnant immédiatement aux images une localisation reconnaissable dans le monde entier.
Le rassemblement transforme ainsi temporairement un lieu emblématique de Paris en caisse de résonance.
Mais cette liberté de parole implique aussi une responsabilité.
La diaspora iranienne est diverse. Les oppositions au pouvoir iranien le sont également.
Le rassemblement du 12 septembre comprenait des personnalités et organisations appartenant notamment à l’environnement du Conseil national de la Résistance iranienne et de l’OMPI. Un message de Maryam Radjavi y a également été diffusé.
Leurs propositions politiques doivent donc être présentées comme les leurs et non comme l’expression uniforme de tous les Iraniens.
La défense des victimes n’efface pas la pluralité politique.
Liberté
Au milieu de toutes ces histoires individuelles apparaît un premier mot.
Liberté.
Liberté pour les prisonniers.
Liberté pour les femmes.
Liberté d’exprimer un désaccord.
Liberté de manifester.
Liberté de choisir sa vie.
Dans l’appel au rassemblement, les organisateurs associaient cette liberté aux droits fondamentaux et à la dignité.
Ce mot relie ainsi des situations individuelles très différentes.
Justice
Puis vient le deuxième.
Justice.
Pour les morts.
Pour les familles.
Pour les personnes torturées ou emprisonnées.
Pour ceux qui demandent que les responsabilités soient établies.
Le 16 septembre 2026, quatre ans exactement après la mort de Jina Mahsa Amini, Amnesty International a demandé la création d’un mécanisme international de justice pénale concernant les crimes contre l’humanité qu’elle affirme avoir documentés lors de la répression de 2022. Son enquête identifie également 87 responsables qui, selon l’organisation, devraient faire l’objet d’investigations pénales.
La justice relie alors le souvenir à la responsabilité.
Démocratie
Enfin vient le troisième mot.
Démocratie.
C’est probablement le plus difficile.
Parce qu’il ne concerne plus uniquement ce qui doit cesser.
Il concerne ce qui pourrait venir ensuite.
Les différentes oppositions iraniennes ne partagent pas nécessairement le même projet politique. Les organisations présentes au Trocadéro défendent leurs propres propositions. D’autres mouvements iraniens en défendent d’autres.
La démocratie ne peut donc être réduite à un programme particulier.
Elle pose une question beaucoup plus simple et beaucoup plus profonde :
qui doit décider de l’avenir de l’Iran ?
Au-delà des organisations, des dirigeants et des idéologies, la réponse démocratique renvoie nécessairement aux citoyens eux-mêmes.
Un portrait, puis un avenir
À la fin, il reste encore ces photographies.
Elles pourraient n’être qu’une exposition parmi les nombreuses manifestations parisiennes.
Mais elles racontent autre chose lorsqu’on les regarde avec les discours, les femmes, les jeunes et les prisonniers évoqués pendant le rassemblement.
Elles dessinent une ligne.
Un mort demande mémoire.
La mémoire demande justice.
Le prisonnier demande liberté.
La jeunesse demande un avenir.
Et cet avenir pose la question de la démocratie.
C’est ainsi que quatre mots entendus autour du rassemblement prennent leur véritable dimension humaine :
Stop au massacre. Liberté. Justice. Démocratie.
Derrière chacun d’eux, il y a d’abord des personnes.
Et avant toute bataille politique, ce sont leurs vies qui donnent aux mots leur sens.






























































Gabriel MIHAI
Gabriel Mihai est journaliste et rédacteur en chef pour IMPACT EUROPEAN. Il couvre l’actualité européenne et internationale, les analyses politiques et les tribunes d’experts. Passionné par la géopolitique et le journalisme d’investigation, il coordonne les publications et veille à l’exactitude des informations publiées sur le site.
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