web analytics

En pleine nuit, manifestation contre une loi de dépénalisation

GABRIEL MIHAI

Des dizaines de milliers de manifestants avaient envahi les rues, rejoints par le président Klaus Iohannis, des intellectuels avaient écrit et partagé des cartes blanches pour exprimer leur émoi, l’Union européenne avait fait part de ses inquiétudes dans le rapport lié au Mécanisme de coopération et de vérification. Mais rien n’y a fait.

La mobilisation a été immédiate après l’annonce de l’adoption d’un décret d’urgence qui pourrait permettre à de nombreux hommes politiques d’échapper à des poursuites pénales, considéré par ses détracteurs comme une volonté de reprise en main de la justice par l’exécutif social-démocrate au pouvoir depuis moins d’un mois.

Environ 50.000 personnes se sont rassemblées à Bucarest, selon le chiffre fourni par la police, ce qui constitue l’une des plus importantes manifestations récentes dans la capitale.
Aux cris de « Voleurs, voleurs », les protestataires se sont réunis sur la place de l’Université dans le centre avant de se rendre devant le siège du ministère de la Justice, les locaux du médiateur et le siège du gouvernement.

Le ministre de la Justice Florin Iordache a justifié ce texte, qui ne passera pas par le parlement et entre quasi-automatiquement en vigueur, par la volonté «de mettre la législation en accord avec des décisions de la Cour constitutionnelle». L’exécutif du Premier ministre Sorin Grindeanu en avait fait la proposition il y a dix jours, entraînant depuis plusieurs manifestations dans le pays et un bras de fer avec le président de la République de centre droit Klaus Iohannis.

«C’est un jour de deuil pour l’État de droit, qui a reçu un coup dur de la part des adversaires de la justice et de la lutte contre la corruption», a réagi le chef de l’État dans un communiqué mardi. Lors des premières manifestations, il s’était même mêlé à la foule des protestataires. «Ce gouvernement a choisi de faire passer ses ordonnances en cachette car il a peur», déplorait dans la manifestation de Bucarest, une étudiante en relations internationales, qui craignait un «retour en arrière» pour la lutte contre la corruption dans le pays.

Les associations de magistrats, le Parquet général et le Conseil supérieur de la magistrature ont dénoncé à l’unisson ces deux textes et la procédure de décret. Le Département de lutte antifraude (DLAF), un organisme gouvernemental qui assure la liaison avec l’Office de lutte antifraude (OLAF) de l’Union européenne, s’est joint à ces critiques, soulignant que cet allègement du code pénal «restreint sa capacité (…) de protéger de manière efficace les intérêts de l’UE en Roumanie».

Bruxelles, qui surveille de près la réforme de la justice en Roumanie, avait mis en garde dans son dernier rapport, la semaine dernière, contre toute démarche visant à affaiblir la lutte contre la corruption.

Laura Codruta Kovesi, chef du Parquet anticorruption, a quant à elle estimé que ces ordonnances d’urgence « privent de sens la lutte anticorruption », entamée il y a dix ans et qui a depuis fait des ravages au sein de la classe politique.

Au cours des dix dernières années, le parquet roumain anticorruption a mené une vaste opération mains propres qui a touché des dizaines de membres de la classe politique, et l’institution, très populaire auprès des Roumains, s’est aussi attiré des critiques sur son pouvoir supposé excessif.